Yvetot et le manoir du Fay_ 6 mai 2017


C’est par un temps bien cauchois qu’une quinzaine de valeureux participants s’est élancé à la découverte au nord de la ville d’Yvetot.
Partis du parking du Manoir du Fay, nous avons serpenté le long des « fossés » du clos masure et des chemins limitrophes entre le quartier du Fay et Sainte Marie des Champs. De l’immense forêt gauloise existante dans les temps anciens, plantée de hêtres il ne reste que le nom (fagus = hêtre en latin qui a évolué vers Fay) et quelques chaumières entourées de jardins tout fleuris en cette saison.
Une première halte nous a permis de visiter le cimetière de Sainte Marie des Champs où les tombes sont placées autour de la vieille église. En fait il ne subsiste que le chœur de l’édifice du 13ème siècle où les anciens du village venaient se recueillir en pèlerinage le 16 juin pour demander le patronage de Saint Cyr pour leurs grains et moissons.

L’église fermée, hélas, nous n’avons pas pu admirer les restes d’un bois polychrome relatant la légende du martyr de Saint Cyr et de sa mère Sainte Julitte. En 1613, un curé de la paroisse fonda une confrérie dédiée à Saint Cyr. Ce fondateur, l’abbé Antoine Corneille, curé de la paroisse Sainte Marie de 1608 à 1648, n’était autre que l’oncle de Pierre Corneille.

La pluie nous a rattrapés aux abords de la ligne de chemin de fer reliant Paris au Havre. C’est à la fin du 19ème siècle que l’exploitation du prolongement de la ligne vers Le Havre et la mise en service de la gare d’Yvetot, le 22 mars 1847, ont permis le développement d’industries à Yvetot. Nous longeons des bâtiments qui subsistent de ce passé manufacturier et des demeures des propriétaires de ces anciennes usines. La chapelle et la résidence des Dames Blanches, à l’appareillage de briques et silex, ancienne fabrique de tissu, devenu couvent de religieuses et pensionnat de jeunes filles en 1829, sont actuellement réhabilitées et héberge un EHPAD.

D’autres bâtiments de même style ont été occupés par des écoles de garçons en 1882, de filles en 1908, bâtiments en U d’un étage, de brique rouge avec des décors de calcaire, avec une cour centrale. L’un abrite actuellement les locaux de l’inspection du primaire et d’associations, l’autre agrandi est devenu un groupe scolaire mixte. Plus loin, ce sont des lieux maintenant fermés qui ont vu l’impression de journaux (le Courrier Cauchois, Témoignage Chrétien) et de livres tels que « j’irai cracher sur vos tombes » de Boris Vian.

Près de la gare, de la minoterie Héricher et de la maison d’habitation, il ne subsiste plus que la superbe villa et la volière. Nous avons eu la grande chance d’être très aimablement accueillis par les propriétaires actuels M. et Mme Nestasio qui œuvrent pour la sauvegarde du patrimoine. La grande bâtisse de trois étages en brique, silex et pierre abrite des pièces magnifiquement préservées, principalement d’art déco. Le jardin aux arbres remarquables contient toujours la volière d’origine. Une plus ample visite s’impose pour un prochain programme.

La gare voisine a subi quelques transformations mais garde son style britannique, construite en 1847 par l’architecte anglais William Tite. De l’autre côté de la voie ferrée, on aperçoit le village d’entreprises qui est abrité dans les locaux d’une ancienne usine « La Moutardière ». Le bâtiment, au décor de briques rouges et blanches, a été érigé en 1912 et a été occupé par une société qui produisait la margarine Astra® et profitait du rail pour l’expédition. Après la seconde guerre mondiale, c’est l’entreprise Bocquet qui l’a rachetée et fabriquait dans ces lieux de la moutarde.

Par la rue des zigs zags, en suivant un chemin piétonnier, avec la fraicheur printanière, nous revenons vers le Manoir du Fay. Bien à l’abri de la pluie, avec tables et chaises mises à notre disposition, nous faisons une halte dans l’une des dépendances du jardin pour un pique-nique tiré du sac.

Réconfortés, après la pause déjeuner, c’est en covoiturage que nous retournons vers le centre-ville pour voir ou revoir l’église Saint Pierre d’Yvetot. Remarquable par sa forme ronde et sa couleur rose, l’église actuelle a remplacé en 1956 l’ancienne église détruite pendant la seconde guerre mondiale comme le fut 28% de la ville en 1940. De dimensions imposantes (40 mètres de diamètre et 20 mètres de haut), elle abrite la plus grande verrière d’Europe due à Max Ingrand. La forme ronde a subi de vives critiques au départ mais, d’après son architecte Yves Marchand, assisté de Pierre Chirol et Robert Flavigny, « le cylindre circulaire reçoit plus de lumière que le cube, et le cercle a, de plus, l’avantage de matérialiser l’idée de l’étroite union entre le sanctuaire et les fidèles ». Un claustra est placé au-dessus du portail monumental, avec 36 losanges, ces 12 tonnes constituent une prouesse par rapport au béton. Pour son décor, le sculpteur René Collomarini s’est inspiré des textes de saint Luc.

Une statue de Saint Pierre est au centre avec une évocation de huit épisodes de sa vie et des rappels de ses attributs évangéliques, filet et écailles, clé, et tiare papale ainsi qu’une représentation des quatre évangélistes, Matthieu (ange), Luc (Taureau), Marc (lion), Jean (aigle). A l’intérieur, la coupole repose sur 24 colonnes qui ceinturent la nef et délimitent le déambulatoire. Chaque travée est divisée par 4 meneaux qui retiennent le vitrail. Cette verrière de 1026 m2 est constituée de 21 baies de 11 m et comporte 1092 panneaux de verre. Selon le maitre verrier Max Ingrand, « le vitrail constitue réellement le mur de l’église. Par sa couleur et sa valeur, par sa matière, il crée à lui seul l’atmosphère de l’église. Il peut la rendre sombre ou claire, brillante ou sourde… ».

Au centre de cette fresque, la crucifixion du Christ est représentée avec les instruments du supplice ainsi qu’une couronne d’anges adorateurs et un fond de jaune doré qui expriment la résurrection. De chaque côté, sont représentés la Vierge Marie et les apôtres, des saints de France (Jeanne d’Arc) et des saints normands. Chacun est dessiné avec un attribut de son martyr ou de ses fonctions tels Saint Antoine Daniel jésuite dieppois qui évangélisa des indiens du Canada et mourut sous des flèches puis fut brûlé, Sainte Austreberthe abbesse de Pavilly représentée avec la légende du linge de l’âne et du loup,

Saint Nicaise (1er évêque de Rouen et 1er martyr de la région). On trouvera d’autres détails dans la rubrique « Pour les curieux ».

De retour au manoir du Fay, nous y avons été accueillis par le président de l’association « Faire vivre le Manoir du Fay », M. Martot, qui nous a fait partager avec passion son histoire locale, l’architecture du corps du logis et le jardin. C’est au cœur d’un clos-masure que Pierre Houel de Valleville, apparenté à la famille de Pierre et Thomas Corneille, a fait construire ce manoir en 1617. Le bâtiment érigé en pierre de taille et calcaire comporte un rez-de-chaussée (seul accessible au public), un étage et des combles. Il existe une cave voutée dans laquelle nous avons pu descendre et d’autres dépendances avec colombage. (photo par Elisa)La façade du manoir est rectangulaire, agrémentée d’un appareillage de briques rouges et noires, avec une bretèche (avancée au premier étage) qui présente un trou pour pouvoir verser de l’eau bouillante sur d’éventuels assaillants. C’était une époque où les guerres de religion faisaient rage dans le Pays de Caux. A l’intérieur, dans une salle se trouve une cheminée de style Renaissance et, dans ce qui fut la cuisine, une cheminée avec des traces d’un four à pain. Une pièce « l’oratoire » se trouve dans une partie ajoutée au XVIIIème. A la Révolution, le manoir a servi de prison, puis plus tard au XIXème une exploitation agricole s’est développée. Racheté par la Ville d’Yvetot en 1989, le bâtiment a pu être préservé puis classé monument historique en 1996. Grâce aux efforts de la Municipalité et de l’Association, la restauration de l’ensemble se poursuit. A l’arrière du bâtiment principal se trouve un jardin entouré d’un mur dont la base est en silex taillé et le corps en bauge, technique de construction ancienne en terre crue empilée, terre mélangée à des fibres végétales ou animales.

Curieusement des épiphyses d’os de moutons et de poulets sont incluses dans le mur sud. Effectivement les os ne rouillent pas et peuvent être facilement remplacés. Il nous faut à regret quitter ce manoir, joyau du patrimoine cauchois, conscients que si le corps du logis voit sa pérennité garantie, il reste encore à faire pour aménager le site.

A quelques kilomètres d’Yvetot, en complément de la journée, quelques courageux participants ont poursuivi par la visite du manoir de Louvetot. C’est Fernand Legrand, directeur de la Bénédictine, et féru de radio qui a fait construire le bâtiment en 1935 pour un usage radiophonique où l’on pouvait émettre de loin. L’édifice, en pierre, brique et colombages, est de même style que celui de la Bénédictine à Fécamp. Les premières émissions ont duré six mois puis le bâtiment a été réquisitionné en 1938 et l’antenne détruite. Plus tard il y a eu vente des machines, mais la fonction première s’est perpétuée. L’ORTF a utilisé les locaux pendant des années et dès 1980 un émetteur FM s’est installé avec table de mixage et microphone. Actuellement une équipe de bénévoles fait vivre une radio, à vocation chrétienne, culturelle et généraliste, sur la bande FM et internet.

Nous remercions grandement tous nos hôtes qui nous ont si aimablement reçu et ont contribué à la réussite de cette journée dense, très diversifiée, qui aurait été pleinement réussie si un temps plus clément nous avait accompagné.